Libye : derrière la guerre fratricide entre Haftar et Sarraj, l’ombre de Daesh

Le 29 avril, le leader de Daesh, Abou Bakr al-Baghdadi, apparaissait pour la première fois en cinq ans dans une vidéo de propagande diffusée par le groupe terroriste. Malgré la défaite de son organisation en Syrie et en Irak, il y affirme que ses fidèles combattants poursuivront leurs opérations terroristes là où ils se trouvent afin de «venger» les leurs, tués ou emprisonnés aux cours des combats dans cette région.



Quelques jours après cette intervention, le 4 mai, Daesh mettait cette menace à exécution en fomentant une attaque contre une caserne tenue par des soldats favorables au maréchal Khalifa Haftar à Sebha, dans le sud de la Libye. Neuf d’entre eux sont morts. Les autres nombreuses attaques, dont celles commises au cœur même de la capitale, Tripoli, contre la Haute commission électorale (mai 2018) et le ministère des Affaires étrangères (décembre 2018), démontrent que l’organisation terroriste a su survivre à la perte de son bastion de Syrte, dans le nord du pays, en décembre 2016.

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Un climat politico-sécuritaire favorable à l’organisation terroriste

Si Daesh a réussi à conserver une forte capacité de nuisance dans le pays, c’est entre autre à la faveur d’un contexte politique et sécuritaire délétère. Déstabilisée par l’intervention de l’OTAN en 2011, la Libye est depuis 2014 fracturée par la rivalité entre le chef du gouvernement d’union nationale Fayez al-Sarraj et le maréchal Khalifa Haftar.

Le pays, de fait, se trouve divisé en deux parties. A l’ouest s’étend le pouvoir du GNA de Fayez al-Sarraj. Si cette entité politique, basée à Tripoli, est reconnue par la communauté internationale, elle parvient difficilement à imposer son autorité sur ses propres milices.

Face à elle, le maréchal Khalifa Haftar, qui dit tirer sa légitimité du parlement de Tobrouk, également reconnu par la communauté internationale. L’Armée nationale libyenne (ANL), qu’il dirige, a étendu son contrôle sur la totalité de la Cyrénaïque (région orientale de la Libye), où se trouvent les plus grandes réserves de pétrole du pays. A la faveur du ralliement de plusieurs tribus et d’officiers, dont des ex-kadhafistes, le maréchal Haftar a multiplié les succès militaires et poursuit son offensive vers Tripoli.

Cette confrontation entre les deux camps s’est intensifiée début avril aux abord de la capitale. Selon un dernier décompte de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) publié le 6 mai, 432 personnes ont trouvé la mort et 2069 autres ont été blessées durant les combats. L’institution onusienne évoque également le départ forcé de 50 000 personnes.

Daesh, troisième force du conflit libyen ?

Malgré la persistance des attaques, pour Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), il serait erroné de considérer Daesh comme une «troisième force» du conflit libyen.

On ne peut considérer les activités de Daesh comme participant d’une « troisième force »

«On peut parler d’un maintien dans le jeu perturbateur, déstabilisateur [de Daesh] en Libye, mais celui-ci n’est pas suffisamment prégnant pour jouer un rôle intermédiaire parce que l’un et l’autre [Fayez al-Sarraj et le maréchal Haftar] combattent Daesh», estime-t-il. Néanmoins, il constate que les moyens militaires dont dispose le maréchal Khalifa Haftar ne sont plus utilisés contre l’organisation terroriste, mais plutôt dans «la conquête géographique du pouvoir» face au GNA à Tripoli. 

Un constat globalement partagé par le spécialiste des questions libyennes Moncef Djaziri : «A première vue et en toute hypothèse, et dans la configuration actuelle, on ne peut considérer les activités de Daesh comme participant d’une « troisième force ». Tout se passe comme si on voulait ouvrir un deuxième front sud pour distraire et disperser les forces de Khalifa Haftar. De ce point de vue, on ne peut exclure une convergence entre les éléments islamistes appartenant aux milices de Tripoli et Misrata et Daesh.» Il souligne à ce sujet que cette éventuelle convergence entre ces deux groupes constitue «une opportunité» pour Daesh afin de renforcer sa présence sur le sol libyen.

Dans un rapport présenté en août 2018, l’ONU recensait en Libye entre 3 000 et 4 000 combattants de Daesh. Si elle n’a plus de fief comme ce fut le cas en 2016, l’organisation terroriste a su, depuis le sud libyen, se reconstituer afin de mener des attaques à la fois contre le GNA et l’ANL, tous deux englués dans une guerre que la communauté internationale peine à résoudre. Un chaos sécuritaire dont Daesh parvient pour l’heure à tirer profit et que le groupe terroriste utilise pour compliquer l’unification sur le court terme d’un pays au bord de l’implosion. 

Malik Acher

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